Comment lutter efficacement contre le gaspillage alimentaire ?

Le gaspillage alimentaire est à la fois un scandale éthique, environnemental et économique. En effet, ce ne sont pas moins de 690 millions de personnes à l’échelle mondiale qui souffraient de la faim en 2019. Ce chiffre est d’autant plus choquant que la planète produit globalement des denrées alimentaires en quantité suffisante. Scandale environnemental ensuite, à l’heure où les forêts disparaissent au profit des cultures (soja en Amérique du Sud, huile de palme en Asie par exemple). Scandale économique enfin dans la mesure où des tonnes de denrées sont produites en pure perte. La France n’échappe pas à ce phénomène et a pris des mesures fortes depuis les années 2010. Ces mesures ne sont pas sans effet, mais d’autres pistes méritent d’être explorées : la lutte contre le gâchis alimentaire est l’affaire de tous.

Le gaspillage alimentaire en France : à qui la faute ?

Le gaspillage alimentaire, désigne « toute nourriture destinée à la consommation humaine qui, à une étape de la chaîne alimentaire est perdue, jetée ou dégradées » (pacte national de lutte contre le gaspillage alimentaire de 2013). En France, ce ne sont pas moins de 10 millions de tonnes de produits qui sont perdues chaque année d’après l’agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME). Ce gaspillage provient de la production (32 %), la transformation (21 %) et la distribution (14 %) de denrées. La consommation représente toutefois la plus grosse part avec 33 % du total. Ce chiffre cumule le gaspillage dans la restauration collective et commerciale (14 %) et la consommation à domicile (19 %).

Cela représente 29 kg de nourriture jetée par personne, dont 7 kg de produits toujours emballés.

Répartition en masse du gaspillage alimentaire selon l'étape de la chaïne alimentaire

Ce gâchis alimentaire heurte le bon sens face à une insécurité alimentaire qui s’accroït en France. De plus, ses impacts environnementaux sont nombreux :

  • emploi inutile de terres arables à l’heure où les surfaces agricoles se font plus rares ;
  • pollution des sols et de l’eau par les pesticides et les déjections animales ;
  • gaspillage d’énergie et émissions de gaz à effet de serre ;
  • augmentation de la quantité de déchets.

C’est fort de ce constat que l’État a pris des mesures ambitieuses pour lutter contre le gaspillage alimentaire : pacte national contre le gaspillage alimentaire (2013 et 2018), loi Garot (2016), loi Egalim (2018) et la feuille de route pour une économie circulaire (FREC) de 2018.

Il est encore trop tôt pour dresser un bilan définitif de ces mesures, mais le sujet du gaspillage alimentaire interroge avant tout nos modes de consommation, de production et de distribution.

Le gâchis alimentaire : changer nos modes de consommation

Les consommateurs, acteurs majeurs du gaspillage

Les consommateurs sont les premiers concernés par la lutte contre le gaspillage alimentaire. De façon directe, en ne consommant pas les produits achetés, mais aussi de façon indirecte. En effet, c’est d’abord pour séduire les clients que certaines pratiques commerciales ont vu le jour :

  • refus de commercialiser les denrées qui ne répondent pas à certains critères (les fruits et légumes « moches ») ;
  • offrir aux consommateurs un maximum de choix dans les rayons, tout au long de la journée, ce qui conduit à jeter de grosses quantités d’invendus.

Pourtant, des actions concrètes peuvent être mises en œuvre par tout un chacun.

Il existe des initiatives individuelles ou collectives visant à réduire la surconsommation de biens qualifiés de « superflus » voire néfastes pour la santé et l’environnement. Les préconisations des nutritionnistes en matière de consommation de viande, de produits salés, gras ou sucrés en sont des exemples.

En outre, les associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (AMAP) permettent de lutter contre le gaspillage alimentaire.

Dans le cadre de ce circuit court, producteur et consommateurs définissent ensemble la diversité et la quantité de denrées à produire pour la saison. De manière régulière (toutes les semaines par exemple), l’agriculteur met à disposition des consommateurs ses produits frais comme des fruits et légumes récoltés quelques heures auparavant.

Ces produits alimentaires constituent le « panier » dont le contenu varie en fonction des saisons et de la maturité des produits. De plus, l’importance de l’aspect visuels des fruits et légumes est moindre dans une AMAP que dans la grande distribution. Cela évite à l’agriculteur de laisser dans ses champs les produits habituellement refusés par les commerçants. Et contrairement à une idée reçu, ça ne coûte pas forcément plus cher de faire ses achats dans une amap.

L’ère du numérique

Le numérique s’est récemment emparé de la problématique du gaspillage alimentaire. Parmi les applications disponibles gratuitement, citons par exemple :

  • To Good To Go : cette application permet au consommateur de connaître les points de vente qui proposent à tarif préférentiel les invendus de la journée destinés à être jetés. Sandwichs, sushis, pâtisseries, fruits et légumes, tous les produits alimentaires sont concernés. L’application, installée sur smart phone permet aux consommateurs de réserver les paniers qu’ils récupéreront chez le commerçant.
  • Phenix : fonctionne dans le même esprit que To Good To Go. Utilisant la géolocalisation, l’application signale à l’utilisateur les bonnes affaires à réaliser.
  • Zéro Gâchis site web qui cible les grandes surfaces et leurs clients. Les produits approchant de leur date limite de consommation (DLC) sont proposés à prix cassés.
  • Frigo Magic est une application qui propose des recettes à partir des ingrédients conservés au réfrigérateur et dont on ne sait pas toujours que faire. Une manière astucieuse d’utiliser les restes et de limiter le gaspillage alimentaire.
  • We act for good est une application développée par le WWF. On y trouve des recettes et des défis présentés de manière ludique pour réduire le gaspillage alimentaire, réduire et valoriser ses déchets. Cette appli concerne plusieurs aspect de notre vie dont l’alimentation.

L’impact de ces initiatives reste toutefois modeste sur la consommation globale. C’est davantage par un changement progressif des mentalités que nous parviendrons à limiter la surconsommation.

Changer les mentalités

Cet objectif commence à être pris en compte par les pouvoirs publics. La loi prévoit désormais une sensibilisation des élèves sur le thème du gaspillage alimentaire dans les programmes scolaires. Autre initiative : à l’occasion de la deuxième Journée internationale de sensibilisation aux pertes et gaspillages de nourriture du 29 septembre 2020, le ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation a renouvelé sa communication anti-gaspi alimentaire :« Jeter moins c’est manger mieux ! ».

Pour autant, il ne faut pas tout attendre des pouvoirs publics pour changer d’ores et déjà nos façons d’agir. Le site Ecoconso propose par exemple d’adopter certains gestes simples dans notre vie quotidienne :

  • établir les menus de la semaine pour mieux gérer les stocks ;
  • faire ses courses sans avoir faim pour acheter moins ;
  • faire une liste des courses pour limiter les achats compulsifs ;
  • acheter en vrac pour acheter l’exacte quantité nécessaire ;
  • lire et comprendre les dates de péremption pour se laisser le temps de consommer le produit, afin d’éviter de devoir le jeter ;
  • cuisiner les bonnes quantités ;
  • apprendre à cuisiner les restes.

Limiter le gaspillage alimentaire dans la distribution et la restauration collective

Le secteur de la distribution, cible de la réglementation

La réglementation de ces dernières années a permis de renforcer les dispositifs des dons de la grande distribution aux associations caritatives. Il s’agit tout particulièrement de la loi du 11 février 2016 relative à la lutte contre le gaspillage alimentaire dite « loi Garot ». Cette loi prévoit notamment :

  • l’interdiction de rendre impropres à la consommation (par exemple en les javellisant) des denrées encore consommables par les distributeurs ;
  • l’obligation pour les distributeurs de plus de 400 m² de proposer une convention de don à une association habilitée.

S’agissant du volume de dons alimentaires aux associations, des partenariats existaient bien avant la loi Garot. Pour autant, cette loi à eu un effet d’accélérateur : la part des magasins sous convention s’est significativement accrue depuis 2016. 96 % d’entre eux déclaraient en 2019 pratiquer le don alimentaire. Cela s’est traduit dans les chiffres par une augmentation des dons en provenance des entreprises.

Répartition des sources de denrées - Restos du Cœur, Croix Rouge Française, Secours Populaire Français
Répartition des sources de denrées – Restos du Cœur, Croix Rouge Française, Secours Populaire Français.
Source : Données DGCS (2018)

Par ailleurs, la loi Garot a permis de renforcer la visibilité des acteurs historiques de lutte contre le gaspillage : Eqosphere, Comerso, Phenix, le Chaînon manquant. Ces acteurs proposent notamment des formations, des conseils relatifs aux promotions sur des produits à date courte et le développement de filières de revalorisation des biodéchets. Ils présentent l’avantage d’offrir aux entreprises un interlocuteur unique sur ces questions.

Les limites de la réglementation

Toutefois, une des difficultés majeures pour les associations concerne l’organisation et la mise en œuvre logistique. Nombre d’entre elles, notamment les plus petites, ne sont pas équipées pour le transport et le stockage de denrées périssables. Certaines déplorent en outre un nombre insuffisant de bénévoles. Les distributeurs, quant à eux, signalent des difficultés liées à la formation de leur personnel et à la traçabilité des opérations.

Certaines associations ne sont de plus pas en mesure d’assurer le tri des denrées données par les entreprises de la grande distribution. Ces denrées sont parfois jetées avec les déchets ménagers.

En outre, les dons ne correspondent pas toujours aux besoins des bénéficiaires : produits gras, sucrés et salés au lieu de produits frais par exemple.

Un rapport de 2009 commandité par le ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation a formulé des préconisations visant à réduire encore le gaspillage alimentaire.

Parmi ces préconisations, certaines concernent les entreprises :

  • des incitations fiscales favorisant le mécénat des acteurs de la logistique qui rendraient service aux associations ;
  • des actions renforcées en matière de formation des acteurs du recyclage alimentaire ;
  • l’aggravation des pénalités relatives au non-respect de la réglementation actuelle ;
  • faciliter l’identification des associations partenaires.

La restauration collective

La feuille de route pour une économie circulaire s’adresse quant à elle à la restauration collective. Elle prévoit en particulier :

  • d’imposer aux opérateurs de la restauration collective la réalisation d’un diagnostic préalable à la démarche de lutte contre le gaspillage alimentaire ;
  • d’étendre aux opérateurs de la restauration collective et à certains acteurs du secteur agroalimentaire l’obligation actuelle faite aux grandes surfaces de plus de 400 m² de proposer des conventions de dons à des associations caritatives ;

Toutefois, malgré ces mesures, gageons que le gaspillage alimentaire restera dans les années à venir une des préoccupations majeures de notre époque. Phénomène complexe, il pose en effet la question de la durabilité de la société de consommation.

Auteur : Mickaël Le Bour

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Sources

Ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation, Les contes de l’antigaspi : le ministère se mobilise contre le gaspillage alimentaire

Ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation, Gaspillage alimentaire : évaluation de l’application des dispositions prévues par la loi Garot

Annuaire national des AMAP

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